mercredi 5 août 2026

Abdelkader El Medjaoui, de Beni Snouss a constantine, le père oublié de la renaissance algérienne

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Abdelkader El Medjaoui, le père oublié de la renaissance algérienne
Un homme qu'on appelait « le Guide »

Constantine, 1914. L'Europe s'embrase, la Première Guerre mondiale commence. Dans ce vacarme, presque personne ne remarque la mort d'un vieil érudit algérien. Son nom : Abdelkader El Medjaoui. Aujourd'hui encore, très peu d'Algériens le connaissent.
Et pourtant. Sans lui, il n'y aurait peut-être jamais eu de Ben Badis. Sans lui, le mouvement des oulémas, celui qui a sauvé l'identité algérienne d'une assimilation programmée, aurait pu manquer de socle intellectuel.
Le grand cheikh 
El Medjaoui n'était pas un simple lettré parmi d'autres. Il fut le père idéologique de tout un mouvement, le chaînon décisif entre la tradition savante maghrébine et le réformisme moderne qui allait bientôt secouer l'Algérie. Ses contemporains l'appelaient le « cheikh de la djemaâ », le guide de la communauté. Ce n'était pas un compliment poli : c'était une reconnaissance.
Le génie  de Beni Snouss 
Le jeune homme de Tlemcen qui partit conquérir Fès
Tout commence à Tlemcen, en 1848. L'Algérie est sous occupation française depuis dix-huit an, la résistance d'Abd el-Kader vient de s'achever. Dans une famille de cadis, des juges religieux, un garçon naît: Abdelkader. Son père exerce la justice à Tlemcen depuis vingt-cinq ans ; sa mère, Aïcha, vient de la tribu des Beni Snous. L'enfant grandit dans l'ombre des mosquées, bercé par les versets coraniques et les subtilités du droit.
La soif d'apprendre 
À treize ans, il connaît déjà tout le Coran par cœur. Mais Tlemcen devient trop petite pour sa curiosité. Il part pour Fès, à l'université Al Quaraouiyine, l'une des plus anciennes du monde. Là-bas, il dévore le droit islamique, l'exégèse coranique, le hadith, la logique, l'astronomie, la grammaire. Il se plonge dans le soufisme et la théologie avec une intensité telle que ses maîtres, stupéfaits, l'autorisent à enseigner avant même d'avoir terminé ses études.
Mecca, Ouverture sur le monde 
Puis vient le pèlerinage à La Mecque. Là, il rencontre le grand courant réformiste oriental, cette effervescence intellectuelle qui, du Caire à Damas, appelle à revenir aux sources pures de l'islam. El Medjaoui en revient changé. 

Retour au pays : enseigner, écrire, résister par les mots
De retour en 1875, il s'installe à Constantine. Il enseigne à la mosquée El Ketani, dans l'école publique, dans des écoles libres comme celle de Sidi Lakhdar. En 1898, on l'appelle à Alger pour enseigner à la prestigieuse medersa de la Thaâlibiyya. Dix ans plus tard, en 1908, il devient imam de la mosquée Sidi Ramadan.
Il explique, enseigne, écrit 
Mais il ne se contente pas d'enseigner entre quatre murs : il écrit, et beaucoup. Parmi ses ouvrages figurent "Le guide des élèves" (sur la langue arabe), Les conseils du "Murid" (un guide soufi), une "Explication de Ibn Hichem" (grammaire) et un "traité d'astronomie". Ses textes circulent de Constantine jusqu'au Caire. Il collabore avec des journaux réformistes comme El Mountakhab, El Maghreb et L'Afrique planétaire.
Défense de l'identité algérienne 
Surtout, il défend haut et fort ce qui deviendra plus tard le credo des oulémas : la sauvegarde de la langue arabe. Il aurait affirmé un jour que l'arabe était l'une des langues les plus anciennes encore parlées, et qu'il la préférait à toutes les autres pour son éloquence, sa logique et sa richesse littéraire, en poésie comme en prose. Sous la plume d'un sujet colonisé, une telle déclaration n'était pas anodine : c'était une provocation tranquille. Pour les Algériens qui le lisaient, c'était un phare dans la "nuit coloniale".
Abdelhamid Ibn Badis, l'élève et le professeur
Comment El Medjaoui a « fabriqué » Ben Badis
C'est ici que l'histoire prend tout son sens.
En 1889 naît à Constantine un garçon promis à un destin exceptionnel : Abdelhamid Ben Badis. Issu d'une famille de notables, il connaît le Coran par cœur dès l'âge de treize ans  comme El Medjaoui avant lui. Mais qui l'initie aux sciences religieuses ? Son précepteur s'appelle Hamdane Lounissi. Et Lounissi n'est autre que le disciple le plus proche d'Abdelkader El Medjaoui.
Ce sont les fondements que El Medjaoui a transmis à Lounissi qui, à leur tour, ont façonné Ben Badis et préparé l'avènement des Oulémas en 1931.
Il a planté les graines de la renaissance 
El Medjaoui meurt en 1914, dix-sept ans avant la naissance officielle de l'Association. Mais lorsque Ben Badis fonde ce mouvement, il ne fait, sans le savoir autrement que par transmission, que consacrer l'héritage de celui qui, le premier, avait posé les fondations de cette renaissance. 

Une mémoire à réveiller
Pourquoi un homme d'une telle envergure reste-t-il si méconnu ? Peut-être a-t-il simplement vécu trop tôt, à une époque où le nationalisme algérien n'était pas encore un mouvement politique organisé. Peut-être zussi sa mort, survenue en pleine tourmente mondiale, a-t-elle étouffé sa mémoire. 
Pourtant, El Medjaoui fut l'un des premiers à comprendre une vérité essentielle : on ne combat pas la colonisation seulement par les armes, mais aussi par la culture, la langue et la foi. Selon ses biographes, il aurait insufflé « une nouvelle vie aux âmes et aux esprits ». Il a formé toute une génération de savants — Hamdane Lounissi, Ahmed El Habibatni, Mouloud ibn el Mawhoub — qui ont eux-mêmes formé Ben Badis.
Une memoire a réveiller 
En 1931, quand l'Association des oulémas proclame sa devise fondatrice, c'est un peu la voix d'El Medjaoui qui résonne encore, à travers les décennies.
Abdelkader El Medjaoui fut l'architecte invisible de la renaissance algérienne et celui qui, dans l'ombre de la colonisation, a allumé la toute première étincelle.
El Medjaoui s'éteint le 6 octobre 1914 à Constantine.



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